Le bonheur des retrouvailles

La Liberté – Lundi 15 novembre 2021

Jean-Claude Kolly a donné le chiffre samedi soir : La Concordia a été sevrée de public pendant 21 mois. Le concert au Podium de Guin sentait le bonheur des retrouvailles. Et peut-être qu’il avait aussi, un peu, valeur de test. Rejouer en tutti au plus haut niveau d’excellence, s’écouter d’un bout à l’autre de la scène, du piano aux registres des basses, et à une septantaine de musiciens, cela reste magique quand l’émotion prend.

Photo Alain Wicht

On a retrouvé la souplesse de l’orchestre d’harmonie fribourgeois, son ampleur, son amplitude sonore, sans aucune lourdeur, sa capacité à rebondir, à s’alléger, à respirer. Et le programme était admirablement conçu, avec des oeuvres descriptives ou narratives, d’autres plus expérimentales, qui jouent sur les timbres en osant une grande irrégularité de rythmes voire sortir du cadre de la tonalité. Toutes ont été écrites par des compositrices vivantes.

Tambours japonais

L’Ouverture in Five Flat de Julie Giroux a cette vocation de poser immédiatement le cadre : rapidité
redoutable, précision de l’articulation, la barre est d’emblée placée haut. Le concert commence sur les chapeaux de roue, avec un sens certain de la grandeur. D’après les explications du chef, la compositrice n’a pas indiqué de tempo, simplement qu’il s’agit d’interpréter sa pièce en 5 minutes chrono, pas une seconde de plus…

La Quatrième symphonie de la même compositrice a pour décor des sonorités typiques du Japon, à commencer par la puissance de deux tambours japonais, des taiko, ou le recours thématique à des gammes pentatoniques. L’oeuvre, sous-titrée Cartes postales du Japon, s’ouvre sur des paysages grandioses, d’inspiration visuelle, cinématographique, avant de créer des ambiances très nuancées et contrastées, où les associations de timbres sont choisies avec soin, comme le serein trio flûte-harpe-piano, jusqu’à l’explosivité percussive des taiko alliés aux timbales et à la grosse caisse. Si l’on voulait pinailler, on entendrait des imprécisions, des hésitations, mais les 4e et 5e mouvements de la symphonie, rejoués en bis à la fin du concert, confirment la force évocatrice de cette oeuvre. L’interprétation est inspirée, et inspirante.

Comme un défi

Après la pause, les Common Threads de Kimberly Archer donnent l’impression de friser avec les limites de l’orchestre, et sonnent comme un défi ou une brillante pièce de concours, avec ses rythmes syncopés, ses phrases jaillies dans des effets de spatialisation, ses registres successivement à découvert. L’oeuvre semble déjouer les attentes du public et jouer sur les décalages voire l’humour.

Dans le Ballet for Band de Cindy McTee, Jean-Claude Kolly confie la baguette au chef assistant Nicolas Mognetti, qui creuse dans un registre plus torturé, plus sombre, voire angoissant. Les registres graves de La
Concordia sont particulièrement exploités, laissant encore entrevoir une autre facette de l’harmonie. Le rythme à trois temps du 2e mouvement réinvente le genre de la valse, dans une perspective carrément grinçante, qui prend le contrepied de la légèreté du Nouvel-An viennois. Le 3e mouvement a la dureté percussive du Stravinski du Sacre avec sa pulsation brutale. Une oeuvre passionnante.

Enfin Roma de Valerie Coleman revient à une sonorité généreuse, lumineuse même, avec des solos qui marquent les qualités individuelles des musiciens. Oui, c’est bien ça, on a retrouvé La Concordia avec bonheur.

Elisabeth Haas