La Concordia plus souple que jamais

La Liberté – Lundi 7 novembre 2022

C’est fascinant d’entendre comment la texture orchestrale, tissée à l’origine par les cordes, est redistribuée, dans une harmonie, entre les différents registres. La densité symphonique est variée en jouant sur le nombre de musiciens mais aussi sur la combinaison des registres. Il y a une grande diversité de possibilités, comme en a témoigné samedi La Concordia, qui donnait un concert entier de transcriptions au Podium de Guin. Parfois même les thèmes musicaux circulent d’un registre à l’autre. C’est fascinant donc de redécouvrir ainsi la Première symphonie de Mahler : la distribution des « cordes » semble d’autant plus réussie que les mouvements sont bien caractérisés, jusqu’au final, avec l’orchestre en tutti, qui amplifie de manière grandiose ce procédé.

Encore plus que la précision, il faut dire la netteté du discours. Toutes les voix sont bien distinctes, les superpositions de timbres sont très lisibles. La souplesse de La Concordia lui permet tous les contrastes dynamiques, tandis que les qualités individuelles des musiciens, sans lesquelles l’interprétation d’une telle oeuvre ne serait probablement pas possible, s’expriment dans les passages exposés voire solistes. On salue les clarinettes feutrées, réparties en plusieurs voix, y compris une petite clarinette; on redécouvre les saxophones, qu’on entend rarement aussi riches; on applaudit les pupitres graves : même si les clarinettes basses, les bassons et les gros cuivres sont très présents aux côtés de la contrebasse, indispensable dans le troisième mouvement qu’elle ouvre et conclut, il n’y a jamais de lourdeur dans le jeu. Les tempi sont enlevés, les lignes avancent, tirées par la direction engagée de Jean-Claude Kolly.

Tendu du début à la fin

Tenir une partition aussi longue (près de 60 minutes) avec autant de concentration et d’intensité, y compris dans les passages pianissimo, n’irait pas sans idées musicales. C’est sûrement la force de Jean-Claude Kolly, le chef de l’harmonie fribourgeoise, de nourrir le discours : c’est inspiré, passionnant, tendu, du début à la fin.

Performance d’autant plus remarquable que l’oeuvre n’est pas idiomatique et que certains effets habituels des harmonies, le style descriptif ou les percussions en nombre que mettent volontiers en valeur les compositions contemporaines, ne sont pas exploités ici. Mais on peut souligner la présence de deux timbaliers, qui créent une inquiétude, une urgence. Un cor anglais se rajoute au hautbois notamment dans le troisième mouvement, tandis que les cors connaissent leur heure de gloire avec Mahler.

Pulsation irrésistible

En ouverture de concert, la Kleine Orchesterstücke de Bruckner, aussi dans une transcription pour ensemble à vents, a permis d’éprouver la précision et la justesse de La Concordia. Sous la baguette de Jean-Claude Kolly, la pulsation de cette oeuvre courte est irrésistible. Tandis que Nicolas Mognetti, assistant de direction, a mené l’orchestre d’harmonie, dans la suite tirée de l’opéra Das Rheingold de Wagner, vers une subtile montée en puissance, où les timbres se superposent très progressivement. Il recherche la densité du son plus que le volume dans cette musique éminemment théâtrale, où l’image finale pourrait être celle d’une lame de fond qui part des profondeurs et dont la vague finit par soulever tout l’orchestre. Quelle souplesse, là encore !

Elisabeth Haas