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La Concordia, une histoire d’excellence

La Liberté – Vendredi 21 décembre 2018

L’historien Michel Charrière et le photographe Charly Rappo signent un livre sur l’harmonie fribourgeoise.

Il y a 25 ans, Jean-Claude Kolly prenait la direction de La Concordia. Pour marquer cet anniversaire et célébrer le succès que le chef embrasse avec son ensemble (vice-champion suisse en 2016 à Montreux, médaille d’or en 2017 au concours européen de Kerkrade), l’Orchestre d’harmonie fribourgeois édite un beau livre autour de Jean-Claude Kolly et de ses prédécesseurs. Signé par l’historien fribourgeois Michel Charrière, illustré par les photographies de Charly Rappo, l’ouvrage La Musique du chef raconte en mots l’histoire musicale de La Concordia et en images les répétitions, les coulisses des concerts et des concours. Interview.

Pourquoi un second livre sur La Concordia, après celui que vous avez rédigé en 1982, à l’occasion des cent ans de l’ensemble ?

Michel Charrière : J’avais écrit une histoire sociale et politique de La Concordia. Pour les 25 ans de direction de Jean-Claude Kolly, j’ai choisi d’écrire une histoire musicale, de ne pas reprendre ce que j’avais déjà dit dans le premier ouvrage. J’ai fait l’histoire de la formation instrumentale: quels sont les œuvres, les instruments joués à telle époque? Pourquoi changer de répertoire ? J’ai mis l’accent sur les différents chefs qui ont marqué La Concordia par leur personnalité et leurs choix.

Quelles ont été vos sources ?

J’ai eu les clefs des archives de La Concordia, que j’avais déjà classées en 1982. J’ai repris tous les procès-verbaux des assemblées, des comités, ainsi que les factures, où l’on peut suivre les achats des instruments, à quel moment sont arrivés les premières clarinettes, les premiers saxophones. Aujourd’hui, on a moins de telles factures, la plupart des musiciens sont propriétaires de leur instrument. A ses débuts, la fanfare achète tout. La Concordia a longtemps traîné une dette due au chef Léon Stoecklin, qui a fait changer tous les instruments en même temps.

Vous-mêmes avez des liens personnels avec La Concordia…

Mon père a joué à La Concordia pendant quarante ans, jusque dans les années 1990. J’ai joué du tuba entre 1969 et 1981.

Vous avez donc connu Jules-Philippe Godard et Bernard Chenaux. Après lui, Eric Conus a dirigé la société. A vous lire, on comprend que La Concordia a eu de grandes personnalités musicales à sa tête…

Oui, elle a eu la chance d’avoir de très bons chefs. Léon Stoecklin a dirigé la société pendant presque 40 ans avec une modestie jamais prise en défaut. Il était exigeant sur la justesse et le son. Il a mené La Concordia en excellence, catégorie qu’elle n’a jamais quittée. Jules-Philippe Godard avait une élégance gestuelle et dans le discours. C’était un homme intransigeant mais d’une grande bonté. Bernard Chenaux, lui, c’était le charisme. La Concordia était prête à mourir pour lui. Il élevait les musiciens au-delà d’eux-mêmes. Quand il est arrivé, la société était déjà une fanfare d’excellence. Il a été nommé professeur à l’Ecole normale au moment où La Concordia cherchait un nouveau directeur. Eric Conus, lui aussi, était déjà connu au moment de sa nomination. Il passait pour « Monsieur 100 000 Volts », il pouvait brusquer mais entraînait tout le monde.

Qu’est-ce qu’a apporté plus précisément Bernard Chenaux ?

Il a amené des instruments de meilleure qualité, des basses de fabrication anglaise, à l’instar des cornets et des euphoniums qui ont remplacé les bugles et les barytons. En même temps sont arrivés des trompettes et des trombones achetés aux Etats-Unis. Il a ouvert l’orchestre à des compositeurs contemporains vivants, comme Jean Daetwyler. C’était quelque chose de très nouveau, presque un choc culturel, pour les musiciens comme pour le public. Il a eu cette ambition-là.

Etonnament, c’était aussi l’époque où l’on n’acceptait plus les transcriptions d’œuvres pour orchestre à cordes…

Avant l’arrivée de la radio dans les foyers, on connaissait les œuvres «classiques» à travers leurs transcriptions pour ensembles à vents. On n’avait pas l’occasion d’entendre les versions originales. On a continué de jouer des transcriptions jusque dans les années 1970-1980, mais le « grand répertoire », comme on l’appelait alors, avait été recalé de la première à la deuxième partie des concerts. Les critiques surtout devenaient sévères avec les transcriptions. Elles ne passaient plus. Mais on y revient aujourd’hui : La Concordia a joué La Symphonie fantastique de Berlioz cette année. Il faut dire que ce sont de nouvelles transcriptions. Elles ont les difficultés des partitions originales. Ce ne sont plus des arrangements comme aux débuts de cette pratique. Aujourd’hui, la distinction entre « petite » et « grande musique » n’a plus cours.

Quand arrive Jean-Claude Kolly, d’abord fanfare mixte, La Concordia devient une harmonie…

Elle évoluait en formation de cuivres avec quelques instruments à anches – saxophones et clarinettes. Le répertoire commençait à coincer, de rares compositeurs composaient encore pour cette formation. Jean-Claude Kolly a complètement remodelé La Concordia, pas seulement l’instrumentation mais aussi le répertoire, l’organisation du travail, ainsi que le programme annuel.

Qu’est-ce qui distingue La Concordia aujourd’hui ?

Il n’y a jamais eu autant de musiciens aussi bien formés, ni une telle qualité sonore. Tous les musiciens vont au Conservatoire pour pouvoir suivre les difficultés. L’influence anglaise a joué un rôle dans le culte de la technique. Aujourd’hui, la recherche du son est poussée par des heures de travail.


Une photographie originale qui n’a pas été choisie dans le livre / Photos Charly Rappo

Le visage expressif de Jean-Claude Kolly,
directeur de La Concordia depuis 25 ans

Dans l’intimité des Concordiens

Pas d’images d’archives dans La Musique du chef. C’est le regard personnel de Charly Rappo (aussi photographe de La Liberté) en coulisses, lors des concours, des concerts et des répétitions, qui marque l’ouvrage par l’intensité de ses noirs. A partir de 2015, il a été mandaté pour suivre Jean-Claude Kolly à la baguette. Mais, en réalisant cette série photographique, qui a valeur de documentaire autant qu’artistique, pour la force de certains portraits du chef, pour ses angles de prises de vues inattendus, quelquefois son humour, il a aussi voulu mettre en valeur les musiciens de l’harmonie. « J’ai aimé ce travail. Il y a une belle ambiance parmi les Concordiens », raconte Charly Rappo. « Je ne me mêle pas à eux quand je bosse. Je reste en arrière. Idéalement, j’aimerais être invisible. Ils m’ont oublié, c’était parfait. » Une attitude qui explique à quel point le photographe a pu entrer dans l’intimité de l’ensemble. Son choix pour le noir et blanc s’avère saisissant : « Ça donne une profondeur que la couleur n’a pas, c’est plus expressif pour ce genre de sujet. »

Elisabeth Haas



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